Une découverte médicale remarquable vient bouleverser le paysage du traitement de la dégénérescence maculaire liée à l’âge. Pour la première fois, des personnes atteintes de DMLA atrophique, la forme la plus répandue de cette maladie, ont pu retrouver une partie de leur vision grâce à un dispositif miniaturisé implanté sous la rétine. Cette avancée, fruit d’années de recherche internationale avec une forte contribution française, redonne de l’espoir à des millions de patients touchés par cette pathologie jusqu’alors sans solution thérapeutique réelle.
Une maladie qui touche massivement les seniors
Pour mesurer l’importance de cette innovation, il convient d’abord de bien comprendre ce qu’est la dégénérescence maculaire liée à l’âge et l’impact qu’elle a sur la vie quotidienne des personnes qui en souffrent.
La DMLA est une affection oculaire qui atteint la macula, cette petite zone centrale de la rétine qui nous permet d’effectuer toutes les tâches nécessitant une vision précise. C’est grâce à elle que nous pouvons lire un livre, reconnaître le visage d’un proche, apprécier les détails d’une photographie ou enfiler une aiguille. Lorsque la macula se détériore progressivement, ces activités deviennent de plus en plus difficiles, puis impossibles.
La maladie crée une situation paradoxale : la vision périphérique demeure intacte, permettant encore au patient de se déplacer relativement aisément, mais la vision centrale disparaît progressivement. Imaginez voir le monde à travers un écran où le centre serait flou ou noir, ne laissant visible que les bords de l’image. Cette perte de vision centrale prive ainsi les personnes d’une grande partie de leur autonomie et de leur vie sociale.
Il existe deux variantes de cette pathologie. La forme atrophique, également appelée forme sèche, représente environ quatre cas sur cinq. Elle évolue lentement mais inexorablement et ne bénéficiait d’aucun traitement efficace jusqu’à présent. C’est sur cette forme particulière qu’a porté l’étude concernant l’implant sous-rétinien. La forme humide ou exsudative, moins courante mais souvent plus agressive, peut être ralentie grâce à des injections régulières pratiquées dans l’œil. Dans les deux cas, les cellules photoréceptrices qui captent la lumière et transmettent les informations visuelles au cerveau se dégradent petit à petit, entraînant une perte irréversible de la vision centrale.
L’ampleur du problème est considérable. La fréquence de la DMLA augmente fortement avec l’âge : elle touche environ une personne sur cent entre cinquante et cinquante-cinq ans, mais cette proportion grimpe à dix pour cent chez les soixante-cinq à soixante-quinze ans, pour atteindre un quart à un tiers des personnes de plus de soixante-quinze ans. Au-delà de l’âge, d’autres facteurs de risque ont été identifiés : le tabagisme, l’obésité, une prédisposition héréditaire et une exposition prolongée à la lumière bleue des écrans.
Un implant miniaturisé aux performances surprenantes
L’implant appelé Prima représente une véritable prouesse d’ingénierie biomédicale. Il s’agit d’une puce en silicium qui ne mesure que deux millimètres de côté pour une épaisseur de trente microns, soit à peine l’épaisseur de trois cheveux superposés. Malgré ses dimensions minuscules, cette puce intègre trois cent soixante-dix-huit électrodes capables de stimuler la rétine endommagée et de redonner vie à des cellules que l’on croyait définitivement perdues.
Le principe de fonctionnement repose sur un système ingénieux en plusieurs étapes. Le patient porte des lunettes équipées d’une caméra miniature qui filme en continu son environnement. Ces images sont transmises sans fil à un petit ordinateur de poche qui les traite en augmentant leur contraste et leur luminosité pour les rendre plus perceptibles. Ces images optimisées sont ensuite projetées par un faisceau infrarouge sur l’implant placé sous la rétine, qui les convertit en signaux électriques que le cerveau peut interpréter comme des informations visuelles.
L’un des atouts majeurs de ce système réside dans son absence totale de fil sortant de l’œil, contrairement aux générations précédentes d’implants rétiniens. Cette caractéristique réduit considérablement les risques d’infection et améliore grandement le confort du patient au quotidien.
L’intervention chirurgicale nécessaire pour poser cet implant reste relativement simple et accessible. Elle se déroule au bloc opératoire en une à deux heures seulement. Le chirurgien pratique une petite incision au niveau de la rétine pour glisser délicatement l’implant en dessous, un geste désormais bien maîtrisé qui témoigne des progrès considérables de la chirurgie ophtalmologique moderne. Le fait que des personnes très âgées puissent bénéficier de cette intervention sans risque majeur constitue en soi une avancée notable.
Des résultats qui dépassent les espérances
L’étude internationale publiée dans la prestigieuse revue New England Journal of Medicine a révélé des résultats qualifiés d’exceptionnels par les chercheurs. Cette étude a impliqué trente-huit patients atteints de DMLA atrophique sévère, auxquels il faut ajouter quatre patients d’une première étude préliminaire, portant à quarante-deux le nombre total de personnes implantées à ce jour.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plus de quatre patients sur cinq ont réussi à lire au moins dix lettres supplémentaires sur les tableaux utilisés par les ophtalmologistes pour mesurer l’acuité visuelle. Pour plus des trois quarts d’entre eux, le gain a même atteint quinze lettres. Un patient a obtenu un résultat particulièrement impressionnant en déchiffrant cinquante-neuf lettres de plus qu’avant l’intervention.
Mais au-delà des statistiques et des performances techniques, c’est surtout l’immense espoir que cette avancée représente pour les personnes atteintes de DMLA atrophique qui mérite d’être souligné. Les patients de l’étude avaient un âge moyen de soixante-dix-neuf ans et avaient perdu leur vision centrale. Ils ne pouvaient plus accomplir ces gestes si simples en apparence mais tellement essentiels au quotidien : lire le journal du matin, déchiffrer un message de leurs petits-enfants, reconnaître le visage des êtres aimés, se déplacer en toute sécurité.
Retrouver ces capacités, même partiellement, change radicalement leur vie. Cela leur rend non seulement une fonction visuelle, mais aussi une part de leur autonomie, de leurs liens sociaux et de leur dignité. L’âge avancé des participants prouve par ailleurs que cette intervention chirurgicale reste accessible même pour les personnes très âgées, élargissant ainsi considérablement le nombre de bénéficiaires potentiels.
Une collaboration scientifique internationale portée par la France
Ce succès remarquable est le fruit d’une collaboration entre plusieurs institutions de renom. L’étude a été menée dans dix-sept centres répartis dans cinq pays européens, avec une participation importante de plusieurs sites français.
Le professeur José-Alain Sahel, ancien directeur de l’Institut de la vision à Paris et figure pionnière dans ce domaine, affirmait déjà en 2016 sa conviction qu’il serait possible de redonner la vue aux personnes atteintes de DMLA. Huit ans plus tard, ses travaux menés en collaboration avec une équipe internationale associant l’Institut de la vision, la Fondation Adolphe de Rothschild et l’université de Stanford concrétisent cette promesse audacieuse.
Serge Picaud, directeur de recherche à l’Institut de la vision qui a participé aux nombreuses étapes précliniques de ce travail, souligne le caractère exceptionnel de ces résultats. Il insiste notamment sur deux aspects novateurs : d’une part, c’est la première fois qu’un implant de ce type est utilisé avec succès dans la DMLA atrophique et non dans d’autres pathologies rétiniennes, et d’autre part, ce dispositif a la particularité de fonctionner sans aucun fil ni câble sortant de l’œil des patients.
Des perspectives prometteuses à court et moyen terme
Si ces premiers résultats sont déjà remarquables, les chercheurs travaillent déjà à améliorer le dispositif. L’une des pistes explorées consiste à agrandir l’implant pour intégrer encore davantage d’électrodes, ce qui permettrait d’améliorer la qualité et la précision de la vision restaurée. Plus le nombre d’électrodes sera important, plus l’image perçue par le patient sera détaillée et nette.
La commercialisation de l’implant Prima pourrait intervenir d’ici un à deux ans, offrant enfin une solution thérapeutique concrète aux millions de personnes touchées par la DMLA atrophique dans le monde. En France seulement, cette maladie touche environ trois personnes sur dix parmi les plus de soixante-quinze ans, ce qui représente une population considérable de patients potentiellement éligibles à ce traitement.
Les chercheurs envisagent également de tester cet implant pour d’autres pathologies oculaires dégénératives. La rétinite pigmentaire, une maladie génétique qui provoque une perte progressive de la vision, ou la maladie de Stargardt, une autre affection héréditaire touchant la macula, pourraient bénéficier de cette technologie. Cette perspective ouvre des horizons nouveaux pour de nombreux patients atteints de maladies de la rétine jusqu’ici considérées comme incurables.
Il faut cependant garder à l’esprit que nous sommes encore au début de cette aventure thérapeutique. Les quarante-deux patients implantés à ce jour constituent un échantillon encore modeste, même si les résultats sont encourageants. Des études à plus grande échelle seront nécessaires pour confirmer l’efficacité et la sécurité à long terme du dispositif. Il faudra également déterminer avec précision quels patients sont les meilleurs candidats pour cette intervention, à quel stade de la maladie l’implantation est la plus bénéfique, et comment optimiser les réglages du système pour chaque individu.
Pour les patients et leurs familles, cette nouvelle technologie représente un bouleversement majeur. Alors qu’ils étaient confrontés à une perte inéluctable de la vision centrale sans aucune perspective de traitement, ils peuvent désormais envisager de retrouver une partie de leurs capacités visuelles et, avec elles, une meilleure qualité de vie.




