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L’infirmière en pratique avancée : un nouveau métier qui transforme les Ehpad

Depuis quelques années, un professionnel de santé d’un genre nouveau fait progressivement son apparition dans le paysage des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes : l’infirmière en pratique avancée, ou IPA. Bien que cette profession reste encore relativement méconnue du grand public et peu répandue sur le terrain, elle incarne une transformation significative dans la manière dont les soins sont organisés et délivrés en Ehpad. Qui sont ces infirmières aux compétences élargies ? Comment interviennent-elles auprès des résidents ? Quelle valeur ajoutée apportent-elles à la qualité de l’accompagnement ? 

Une réponse innovante aux défis actuels des Ehpad

L’apparition de l’infirmière en pratique avancée dans les Ehpad n’est pas le fruit du hasard. Elle répond à des besoins essentiels qui se font de plus en plus pressants dans ces établissements. La pénurie de médecins coordonnateurs, la complexité croissante des pathologies des résidents, leur dépendance de plus en plus importante, ainsi que la nécessité d’une meilleure articulation entre les différents professionnels de santé, impliquent de repenser quelque peu l’organisation de la prise en charge en Ehpad.

L’IPA se positionne de manière originale dans cette architecture de soins. Elle dispose de compétences qui dépassent largement celles d’une infirmière diplômée d’État classique, sans pour autant empiéter sur le domaine médical. Cette position intermédiaire, loin d’être floue, constitue au contraire sa force principale : elle permet d’assurer un suivi clinique approfondi des résidents tout en soulageant les médecins de certaines tâches, le tout dans une logique de complémentarité plutôt que de substitution.

Un parcours de formation exigeant

Devenir infirmière en pratique avancée nécessite un investissement considérable. Le parcours commence par l’obtention du diplôme d’État d’infirmier, suivi d’au moins trois années d’exercice professionnel sur le terrain. Cette expérience préalable n’est pas anodine : elle garantit que la future IPA maîtrise parfaitement les fondamentaux du métier d’infirmière avant d’élargir ses compétences.

Vient ensuite une formation universitaire de deux ans au niveau master, organisée en quatre semestres. Cette formation combine des enseignements théoriques pointus et des stages pratiques dans un domaine de spécialité. Le programme aborde des aspects aussi variés que l’évaluation clinique avancée, l’établissement de diagnostics infirmiers complexes, l’élaboration de plans de soins détaillés, mais aussi la prescription, la coordination des parcours de soins, le leadership clinique et la recherche en soins infirmiers.

À l’issue de ce parcours, l’infirmière obtient le diplôme d’État d’infirmier en pratique avancée, qui lui ouvre la possibilité d’exercer dans l’un des cinq domaines définis par la réglementation : pathologies chroniques stabilisées, oncologie et hémato-oncologie, maladies rénales chroniques avec dialyse et transplantation, santé mentale et psychiatrie, ou encore urgences.

Des missions encadrées par un cadre réglementaire précis

L’exercice de la profession d’IPA s’inscrit dans un cadre réglementaire établi par les décrets de 2018 et leurs modifications ultérieures. Ce cadre définit quatre grands axes de compétences qui structurent l’action de l’IPA.

Le premier axe concerne l’orientation, l’éducation, la prévention et le dépistage. L’IPA peut mener toutes les activités qu’elle juge nécessaires dans ces domaines, ce qui lui confère une latitude d’action importante pour développer des programmes adaptés aux besoins des résidents.

Le deuxième axe porte sur l’évaluation clinique et paraclinique, ainsi que sur la conclusion et le suivi. Concrètement, cela signifie que l’IPA peut conduire des entretiens avec les résidents, réaliser une anamnèse complète, procéder à un examen clinique, effectuer des actes d’évaluation et tirer des conclusions cliniques, puis adapter le suivi en fonction des résultats obtenus.

Le troisième axe autorise la réalisation d’actes techniques de manière autonome. Ces actes, dont la liste est définie par arrêté, sont spécifiques au domaine d’intervention de l’IPA.

Enfin, le quatrième axe concerne la prescription et l’adaptation thérapeutique. L’IPA peut prescrire des examens complémentaires et des dispositifs médicaux, renouveler et adapter des prescriptions médicales existantes, et depuis janvier 2025, réaliser la primo-prescription de certains médicaments dont la liste est également définie par arrêté.

Ces quatre missions réglementaires s’exercent toujours dans le cadre d’un protocole d’organisation établi entre les médecins et l’IPA. Ce protocole précise les domaines d’intervention, les modalités de prise en charge, les échanges d’information nécessaires et les réunions de concertation à organiser. Il constitue le socle de la collaboration entre l’IPA et les médecins.

Six missions opérationnelles au quotidien

Dans la pratique quotidienne en Ehpad, ces quatre missions réglementaires se déclinent en six missions opérationnelles concrètes, qui peuvent varier légèrement selon les spécificités de chaque établissement et le temps de présence médicale disponible.

Évaluer et suivre l’état de santé de manière approfondie

L’une des activités centrales de l’IPA consiste à réaliser des évaluations gériatriques standardisées pour chaque résident. Cette évaluation va bien au-delà d’un simple examen infirmier classique. Elle permet de dresser un portrait détaillé et global de l’état de santé de la personne, en prenant en compte ses fonctions cognitives, ses capacités fonctionnelles, son état nutritionnel, son risque de chute, son état psychologique, la présence éventuelle de douleurs, et sa qualité de vie.

L’IPA adapte généralement sa trame d’évaluation aux besoins spécifiques de l’établissement et aux attentes des médecins avec lesquels elle collabore. Dans certaines structures, l’accent sera davantage mis sur les aspects fonctionnels, dans d’autres sur les dimensions cognitives ou nutritionnelles. Cette souplesse permet une réelle adaptation aux priorités de chaque Ehpad.

Le rythme des évaluations suit généralement un protocole établi : une première évaluation un mois après l’admission du résident, une deuxième à trois mois, puis une évaluation annuelle. Ce suivi régulier permet de détecter de manière précoce toute évolution de l’état de santé et d’ajuster la prise en charge en conséquence.

L’objectif principal de ces évaluations n’est pas de constituer un dossier supplémentaire qui viendrait alourdir la charge administrative, mais bien de définir un projet de soins concret et réaliste pour chaque résident. L’IPA remet systématiquement son évaluation au médecin coordonnateur afin d’échanger sur la situation, puis effectue une restitution auprès des équipes soignantes. Cette transmission est absolument essentielle pour que l’évaluation se transforme en actions concrètes d’accompagnement.

Adapter et ajuster les traitements en lien avec les médecins

L’IPA dispose de compétences de prescription qui, bien qu’encadrées, constituent une réelle plus-value dans le suivi des résidents. Elle peut renouveler les ordonnances pour les traitements chroniques stabilisés, adapter les posologies en fonction de l’évolution clinique du résident, prescrire certains examens complémentaires nécessaires au suivi, et prescrire des dispositifs médicaux.

Ces prérogatives permettent une réactivité accrue dans la prise en charge. Lorsqu’un résident présente un déséquilibre glycémique nécessitant un ajustement d’insuline, ou qu’un bilan biologique de contrôle s’impose, l’IPA peut intervenir rapidement sans attendre la prochaine visite du médecin traitant. Cette réactivité évite des retards de prise en charge qui pourraient s’avérer préjudiciables pour la santé du résident.

Toutes ces prescriptions s’effectuent bien entendu dans le cadre du protocole établi avec le médecin coordonnateur, et les médecins traitants des résidents concernés sont systématiquement informés. L’IPA ne se substitue jamais au médecin mais vient compléter l’offre de soins en assurant un suivi plus rapproché et en facilitant certains ajustements thérapeutiques.

Prévenir les complications liées au vieillissement et aux pathologies chroniques

La prévention constitue l’un des domaines phares de l’IPA en Ehpad. Grâce à son suivi régulier des résidents et à sa connaissance approfondie de leurs pathologies, elle peut anticiper les risques de complications et mettre en place des actions préventives ciblées.

Cette mission de prévention s’exerce à plusieurs niveaux. Au niveau individuel, l’IPA identifie les résidents à risque de dénutrition, de chute, d’escarre ou de décompensation d’une pathologie chronique, et met en place des mesures adaptées. Au niveau collectif, elle organise des actions de sensibilisation et de prévention sur diverses thématiques : hygiène bucco-dentaire, dépistage des cancers, prévention du tabagisme, équilibre diabétique.

Ces actions de prévention permettent souvent d’éviter des complications graves et des hospitalisations coûteuses, tout en améliorant significativement la qualité de vie des résidents.

Coordonner les soins avec les équipes pluridisciplinaires

L’IPA joue un rôle majeur de coordination entre tous les acteurs intervenant auprès des résidents. Elle fait le lien entre l’équipe soignante, le médecin coordonnateur, les médecins traitants, les kinésithérapeutes, les orthophonistes, les psychologues et tous les autres professionnels impliqués dans la prise en charge.

Cette fonction de coordination est particulièrement précieuse dans le contexte des Ehpad où de nombreux intervenants se succèdent auprès des résidents. L’IPA assure la cohérence des interventions, évite les doublons ou les oublis, et garantit une transmission efficace des informations entre tous les professionnels.

Elle organise également le parcours de soins des résidents en anticipant leurs besoins médicaux. Par exemple, pour un résident atteint d’une pathologie cancéreuse, l’IPA coordonne les rendez-vous de suivi, s’assure de la bonne réalisation des examens prescrits, fait le lien avec les services hospitaliers et adapte les soins en établissement en fonction de l’évolution de la maladie.

Participer à la formation du personnel

L’IPA contribue activement à la formation continue de l’équipe soignante. Elle organise des ateliers thématiques sur des sujets variés : gestion du diabète, prévention des cancers, hygiène bucco-dentaire, sevrage tabagique, prise en charge de la douleur, accompagnement de fin de vie.

Ces formations permettent de maintenir et d’actualiser les compétences des professionnels, d’harmoniser les pratiques au sein de l’établissement et d’améliorer globalement la qualité des soins. L’expérience montre que ces actions de formation peuvent avoir un impact considérable, avec parfois près de 200 professionnels formés en un an dans certains établissements, et presque autant de résidents sensibilisés sur diverses thématiques de santé.

Faciliter l’accès aux soins spécialisés et optimiser la gestion des urgences

L’IPA travaille à améliorer l’accès des résidents aux soins spécialisés et à limiter les hospitalisations non nécessaires. Grâce à son suivi rapproché et à sa capacité d’évaluation clinique avancée, elle peut souvent gérer en établissement des situations qui auraient autrement conduit à une hospitalisation.

Lorsqu’une hospitalisation s’avère néanmoins indispensable, l’IPA facilite l’orientation du résident vers le service approprié et assure la transmission des informations médicales nécessaires. Elle peut également organiser des consultations spécialisées au sein même de l’établissement ou en ambulatoire, évitant ainsi des déplacements difficiles pour les résidents très dépendants.

Des missions complémentaires sur des situations complexes

Au-delà de ces six missions principales, l’IPA en Ehpad intervient fréquemment sur des situations plus complexes qui nécessitent une expertise particulière.

Elle gère par exemple les situations de refus de soins, fréquentes en Ehpad notamment chez les résidents atteints de troubles cognitifs. L’IPA analyse les raisons du refus, propose des stratégies alternatives pour faire accepter les soins, et accompagne l’équipe dans cette démarche délicate.

Elle mène également des entretiens avec les familles lorsque des situations complexes le nécessitent, faisant bénéficier les proches de son expertise clinique et de sa capacité d’écoute.

L’IPA intervient aussi sur des questions éthiques sensibles : accompagnement de fin de vie, respect de la vie intime des résidents, utilisation de la contention. Sur ce dernier point, certaines IPA développent une expertise reconnue. Elles réalisent des audits des pratiques de contention, élaborent des protocoles avec les médecins, forment les équipes, et assurent une réévaluation régulière des contentions en place. Ces démarches permettent souvent de réduire significativement le recours à la contention tout en diminuant paradoxalement le nombre de chutes, démontrant qu’une réflexion approfondie sur ces pratiques bénéficie directement aux résidents.

Une collaboration complémentaire avec le médecin coordonnateur

L’arrivée d’une IPA en Ehpad ne vient en aucun cas remplacer le médecin coordonnateur, mais bien compléter son action. La relation entre ces deux professionnels repose sur une collaboration étroite définie par un protocole d’organisation.

Le médecin coordonnateur conserve l’ensemble de ses missions réglementaires : élaboration du projet de soins de l’établissement, validation des admissions, évaluation du niveau de dépendance, coordination de l’ensemble des intervenants médicaux et paramédicaux. L’IPA vient enrichir ce dispositif en assurant un suivi clinique plus rapproché des résidents et en déchargeant le médecin coordonnateur de certaines tâches.

Dans les établissements qui manquent de médecin coordonnateur, l’IPA peut partiellement pallier cette absence, même si elle ne peut juridiquement pas assumer toutes les missions dévolues au médecin coordonnateur. Sa présence permet néanmoins d’assurer une continuité de suivi médical qui améliore considérablement la qualité de la prise en charge.

Des bénéfices concrets pour tous

La présence d’une IPA en Ehpad génère plusieurs bénéfices tangibles, tant pour les résidents que pour l’organisation de l’établissement et les équipes soignantes.

Pour les résidents, le suivi rapproché assuré par l’IPA permet une détection plus précoce des complications et une prise en charge plus réactive. Les évaluations régulières conduisent à une personnalisation accrue des soins. Les actions de prévention améliorent la qualité de vie et réduisent le risque de complications graves. La réduction des hospitalisations évitables préserve les résidents du stress et des risques liés aux transferts vers l’hôpital.

Pour les équipes soignantes, l’IPA constitue une ressource précieuse. Elle apporte un soutien clinique au quotidien, forme les professionnels, et contribue à valoriser leurs compétences. Sa présence renforce la cohésion d’équipe autour de projets communs et améliore la qualité des pratiques professionnelles.

Pour l’établissement, l’IPA participe à l’amélioration de la qualité des soins, ce qui peut se traduire par une meilleure image et une attractivité accrue. La réduction des hospitalisations génère également des économies et limite les ruptures de parcours pour les résidents. Enfin, la présence d’une IPA peut faciliter le recrutement et la fidélisation du personnel soignant, qui apprécie de travailler avec un professionnel aux compétences avancées.

Une profession encore en développement

Fin 2024, la France comptait un peu plus de 3 000 infirmiers en pratique avancée diplômés et près de 2 000 étaient encore en formation, témoignant du développement progressif de cette profession. Toutefois, les IPA restent encore peu présentes dans les Ehpad, où elles exercent principalement dans le domaine des pathologies chroniques stabilisées, compte tenu du profil des résidents qui présentent très souvent plusieurs maladies chroniques nécessitant un suivi régulier et coordonné.

Le déploiement des IPA en Ehpad s’inscrit dans une transformation plus large du secteur de la gérontologie, visant à mieux répondre aux besoins croissants d’une population de résidents de plus en plus âgés et dépendants. Cette évolution, encore en cours, devrait s’accélérer dans les années à venir, à mesure que cette profession se fera mieux connaître et que ses bénéfices seront plus largement reconnus.

Pour les familles qui cherchent un Ehpad pour leur proche, la présence d’une IPA peut constituer un gage de qualité de la prise en charge médicale. Elle témoigne de la volonté de l’établissement d’innover et d’offrir un accompagnement optimal aux résidents, en renforçant l’équipe soignante avec un niveau d’expertise supplémentaire et en assurant une meilleure articulation entre tous les acteurs du soin.